L’historique de la maison natale de Gabrielle Roy

En 1997, la Corporation de la Maison Gabrielle-Roy a acheté la maison natale de l’auteure manitobaine pour la somme de 155 000 $. L’objectif était de la restaurer et l’ouvrir au grand public. Après le départ de Mme Roy, quatre propriétaires se sont succédé. Il s’agit des Saint-Germain, Émond, Degagné et Uruski. La Corporation a donc repris une maison entretenue certes, mais modifiée par ses divers occupants. De plus, la maison comptait quatre appartements avec chacun une entrée privée. Il a donc fallu deux ans pour la restauration, au coût de près de 650 000 $. Tous ces efforts aboutirent à l’ouverture de la maison transformée en musée en juin 2003.

La maison natale de Gabrielle Roy représente un symbole très important et récurrent dans l’œuvre auteure franco-canadienne notoire. Ses livres et les descriptions qu’on y retrouve nous permettent de récréer mentalement la maison de l’époque de Gabrielle Roy. Par exemple, Rue Deschambault, se déroule dans cette maison où Gabrielle a vécu pendant près de 28 ans. Elle y est née en 1909 et y a passé toute sa jeunesse et les premières années de sa vie d’adulte.

La maison originale

En 1903, Léon Roy, le père de Gabrielle, achète un terrain au coin des rues Des Meurons et Deschambault, à Saint-Boniface, pour la somme de 600 $. Il le divise en cinq lots, en vend quatre et se réserve le dernier pour sa résidence. Comme il est agent de colonisation et absent de la maison pendant des semaines, parfois des mois, il confie la construction de sa maison à son beau-frère, Zénon Landry.

Cependant, M. Landry ne surveille pas les travaux de construction autant qu’il le faudrait, et une fois la famille Roy installée, on ne tarde pas à y découvrir de nombreuses lacunes, comme, par exemple, le manque d’isolation dans le mur nord de la maison. D’autre part, la mère Mélina lui trouve plusieurs autres lacunes, comme le nombre insuffisant de chambres à coucher, ou encore l’absence d’escalier de service, ce qui oblige tout le monde à emprunter l’escalier principal pour monter à l’étage. La rigueur des hivers manitobains incite le père de famille à installer trois poêles à bois dans la maison: un au rez-de-chaussée, un autre à l’étage et un troisième au grenier. Cependant, malgré ces imperfections, la maison des Roy est considérée comme une maison très moderne pour une famille canadienne-française de classe moyenne. En effet, les Roy ont l’électricité, l’eau courante, et une salle de bains à l’étage. En 1918, Léon vend une de ses terres en Saskatchewan et fait installer un système de chauffage dans la maison. La chaudière chauffée au charbon permet de chauffer toutes les pièces de la maison avec des calorifères. Il s’agit d’une dépense importante de 750 $.

La cour a de beaux jardins où Léon Roy fait pousser des légumes. Il y a aussi des pommiers, et selon Gabrielle, des fleurs plantées tout autour de la maison. Dans la cour avant, Léon plante des ormes et des frênes. Du côté ouest, en face de la galerie, il plante des rosiers et des pommiers, des cerisiers, des pruniers, un groseillier, et plus loin en arrière, des chênes et des érables.

La maison de nos jours

De nos jours, la maison a été restaurée à l’année 1918, l’année même durant laquelle Léon Roy a fait installer un système central de chauffage avec les calorifères qu’on y retrouve présentement. On peut quand même voir la grosse fournaise au charbon, le seul artéfact de la maison, au sous-sol.

Les planchers de toute la maison ont été conservés dans leur état original. Dans la cuisine, une fois le plancher de bois moderne et le linoléum enlevés, il a  été possible de découvrir le plancher original confectionné avec du pin de la Colombie-Britannique. De leur côté, les murs ont retrouvé leur  couleur originale. Cette restauration a été rendue possible grâce à une étude faite par les services historiques du gouvernement provincial, étude précisant la couleur de chaque couche de peinture (une quinzaine) chaque pièce de la maison. D’autre part, les portes, les cloisons, et les fenêtres guillotine ont retrouvé leur place originale, du temps des Roy. Les plinthes  les boiseries ou lambrissage, et les cimaises on été restaurés pour refléter la maison à l’époque des Roy. Donc, dans l’ensemble, la maison a été restaurée à l’époque de Gabrielle Roy, de sa naissance à 1937, année de son départ pour l’Europe.

La maison avec le temps

En 1911, la rue Deschambault compte cinq maisons du côté nord. Pendant longtemps, Gabrielle va considérer le coin de la rue Deschambault comme un grand « bois », avec en face, des champs incultes et le chant des grenouilles. La maison ne change guère pendant toute l’enfance de Gabrielle. Plus tard, en 1919, on comptera onze maisons sur la rue Deschambault.

En 1915, Léon Roy perd son emploi au ministère de l’Immigration et ne reçoit aucune pension. L’argent est rare pour le vieux couple. Il meurt en 1929, laissant à son épouse une hypothèque de 1 200 $ dollars sur la maison. Cette somme sera remboursée partiellement par l’argent (825 $) de son assurance-vie. Incapable de payer les assurances et les impôts fonciers, Mélina vend sa maison à Frédéric Saint-Germain (Québec) le 19 avril 1936, pour la somme de 2 842 $. Elle emménage alors dans le petit logement à l’étage avec Clémence et Gabrielle.

Malgré l’influence de son père sur elle, Gabrielle ne se sent jamais proche de lui, probablement à cause de leur très grande différence d’âge. Toutefois, lorsqu’il meurt en 1929, elle se rend compte qu’elle a beaucoup en commun avec lui. Dans son autobiographie, elle dit de leurs rapports : La vérité était que nous avions vécu dans l’appréhension de voir notre pauvre amour tremblant, si pareil l’un à l’autre, incompris. —La Détresse et l’enchantement, p. 93

Au fil des ans, le nouveau propriétaire fait quelques changements. Il déplace l’escalier à l’arrière de la maison, il réduit l’espace de la cuisine d’été pour y installer un escalier conduisant au grenier, et il enlève la longue véranda au profit de deux petits perrons — un du côté sud et un autre du côté ouest.

Devenue veuve, Mme Saint-Germain demeure dans la maison de la rue Deschambault, jusqu’en 1981, soit pendant 45 ans. Sa fille, Suzanne Saint-Germain Prince, la vend alors à Marcien Émond au prix de 45 000 $ environ. À ce moment-là, la maison a grand besoin de réparations. Heureusement, le nouvel acquéreur va consacrer huit ans de travaux de restauration.

Soucieux de préserver cette maison historique, il dépense tout près de 65 000 $ en main-d’œuvre et matériaux de construction pour réparer les fondations, redresser et solidifier la maison au moyen de poutres. Il fait refaire le plancher de la cuisine d’été, installe un nouveau système de plomberie, etc. Il va jusqu’à enlever le balcon devant la lucarne du grenier et remettre la véranda aux colonnes de « temple grec » ainsi nommées par Gabrielle Roy. Bien qu’à l’origine la véranda ne s’étende que sur deux côtés, Marcien Émond décide de la prolonger le long du côté est.

Pour créer de l’espace dans l’appartement au grenier, le profil de la toiture a subi des changements sérieux, avec l’agrandissement de l’espace à l’arrière de la maison. Au rez-de-chaussée, certains murs ont été déménagés.

D’ailleurs, la maison fraîchement peinte, ornée d’une grande véranda et entourée d’ormes géants commence à susciter l’intérêt de quelques acheteurs. En 1981, on commence à penser à une célébration de Gabrielle Roy qui vit toujours. Après sa mort, en 1983, diverses démarches sont entreprises pour en faire l’acquisition. Malheureusement, le manque de fonds vient toujours ralentir le rêve des admirateurs de Gabrielle Roy.

Le 7 juin 1982, les premiers honneurs arrivent. En effet, la Ville de Winnipeg lui donne le titre officiel de « maison historique » et la Société historique de Saint-Boniface prend l’initiative d’y faire installer une plaque commémorative le 27 mai 1989.

Cette même année, Edmond Degagné achète de Marcien Émond la maison au prix de 116 000 $ et la revend le 1er novembre 1992 pour la somme de 118 000 $ à Trevor Uruski. À son tour, ce dernier la cède à la Corporation de La Maison Gabrielle-Roy, en 1997, pour la somme de 155 000 $. La Corporation doit emprunter 121 000 $ de la Caisse populaire de Saint-Boniface, 24 000 $ d’Entreprises Saint-Boniface et le reste au Collège universitaire de Saint-Boniface. La maison peut donc entamer sa dernière carrière, celle de musée.

La maison devenue musée

Le but de la restauration est de rendre la maison à son état original. De nos jours, elle repose sur une nouvelle fondation de béton. Le plâtrage a été renouvelé. Certains éléments modernes ont été installés pour permettre à la maison de remplir son rôle de musée. Par exemple, un système de gicleurs a été installé pour protéger la maison en cas d’incendie; une salle de bain a été installée au sous-sol pour les visiteurs ainsi qu’une sortie de secours du côté est de la maison.

La maison à deux pignons comprend une cuisine, une cuisine d’été, une salle à manger, un bureau de travail, un salon et un espace de type vestibule à l’entrée principale. À l’étage, il y a quatre chambres à coucher et une salle de bain. Au grenier, on retrouve deux autres chambres à coucher, une grande et une petite. Cet étage est muni de lucarnes qui donnent sur une partie de la ville de Saint-Boniface. La grande galerie entourant la maison et les lucarnes est un des éléments architecturaux qui rappellent le Québec.

La reconstitution de la maison est restée fidèle à l’époque puisque les architectes ont été en mesure de replacer diverses choses, grâce aux traces sur les murs. La couleur du plafond était bien plus foncée à l’origine, mais lors de la restauration, on a fait en sorte qu’elle ne soit pas sombre. Les fenêtres à guillotine sont aussi un reflet de l’architecture de l’époque.

À l’exception des salles d’époque, le grenier est destiné aux expositions temporaires qui sont régulièrement présentées et qui, toutes concernent Gabrielle Roy, son époque, sa vie et sa carrière, les membres de sa famille, la vie à Saint-Boniface au début du 20e siècle, les coutumes canadiennes-françaises, etc. Au grenier, également, on retrouve des traces de flammes sur des poutres. La légende veut que Gabrielle y ait joué avec des allumettes, et qu’une partie ait pris feu. On peut encore voir quelques planches calcinées. La famille Roy entassait des choses dans le grenier qui servait souvent de remise.

La lucarne

Si la maison est un lieu symbolique dans les œuvres de Gabrielle Roy, la lucarne est un sujet d’inspiration et de relaxation pour l’écrivaine en herbe. À l’époque, il y a peu de maisons dans cette rue. Lorsque Gabrielle regarde à l’extérieur, elle ne voit qu’un pâturage et l’horizon manitobain. Dans ses livres, Rue Deschambault et La Détresse et l’Enchantement, elle décrit cette lucarne comme un lieu de recueillement. Enfant pensive, aimant s’isoler de parents assez âgés, elle passe beaucoup d’heures au grenier, des heures de méditation et de projection dans son avenir. Le cœur de son œuvre se retrouve à cette lucarne, immortalisée dans ses textes d’écrivaine.

Le temps des honneurs

Depuis 2003, les efforts de restauration et le travail incessant des bénévoles ont été reconnus à plusieurs reprises. En 2001 la Maison a reçu une désignation historique de la part de la province du Manitoba. En 2006, la province a également désigné la Maison Gabrielle Roy « Star Attraction », une désignation qui permet aux touristes de repérer immédiatement le chemin à suivre vers le musée. Enfin, en 2009, le gouvernement fédéral a doublement reconnu les efforts des bénévoles et l’impact de Gabrielle Roy. En effet, la maison est maintenant un lieu historique national et Gabrielle Roy elle-même, un personnage historique national. Que de chemin parcouru depuis « la petite rue du bout du monde »!

La maison restaurée et transformée en un musée va, sans aucun doute, continuer sa route dans le patrimoine collectif des francophones du Canada et des admirateurs de Gabrielle Roy. Longue vie!

Roy, Gabrielle, La Détresse et l’enchantement, Montréal, Boréal Express, 1984, 507 p.